La France relance sa diplomatie agricole en Afrique via le FARM+

La France relance sa diplomatie agricole en Afrique via le FARM+
La modernisation de l’agriculture, un axe principal de FARM+

C’est dans la capitale kényane, à l'occasion du Sommet Africa Forward coorganisé par Paris et Nairobi, que la France a choisi de réaffirmer son ambition sur le continent africain. Proparco, la filiale de l’Agence française de développement dédiée au secteur privé, a annoncé le lancement de FARM+, version amplifiée de la mission Food & Agriculture Resilience Mission initiée en 2022 par Emmanuel Macron dans le sillage de la guerre en Ukraine.

La nouveauté est dans le nom : le "+" signifie davantage de capitaux privés, davantage de partenariats bancaires locaux, et une réponse plus directe à une menace bien réelle. « Avec FARM+, la France réaffirme aujourd'hui son engagement aux côtés de ses partenaires africains pour renforcer durablement les chaînes de valeur agricoles. Portée par le Groupe AFD et sa filiale Proparco, cette initiative contribuera à mobiliser les financements nécessaires, sécuriser les échanges agricoles et soutenir l'accès aux intrants essentiels, notamment les engrais » a indiqué Nicolas Forissier, ministre délégué chargé du Commerce extérieur et de l’Attractivité.

L’Afrique, un continent qui nourrit le monde…mais pas ses habitants. Le paradoxe africain est documenté depuis des années. L’Afrique concentre 65 % des terres arables non cultivées de la planète, mais continue d’importer chaque année pour quelque 75 milliards de dollars de denrées alimentaires, selon la Banque africaine de développement (BAD). Ce déséquilibre structurel s’est aggravé : d’après le rapport 2025 de l’IFPRI (Institut international de recherche sur les politiques alimentaires) sur les politiques alimentaires mondiales, la dépendance aux importations du continent est passée de 39 % entre 1985 et 2000 à près de 47 % entre 2016 et 2023.

D’autres organisations publient des chiffres tout aussi préoccupants. Selon l’édition 2025 du rapport L’État de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde, publié par cinq agences des Nations Unies dont la FAO et l’UNICEF, environ 307 millions d'Africains - soit plus de 20 % de la population du continent - ont souffert de la faim en 2024, en hausse continue depuis 2019 où ce taux s'établissait à 17,4 %. À l'échelle mondiale, la faim recule mais en Afrique elle progresse. D’ici 2030, ce même rapport estime que près de 60 % des personnes souffrant de la faim dans le monde vivront sur le continent africain.

Un autre rapport que nous pouvons citer est celui de la FAO en 2023 sur l’Afrique. Il rappelait déjà que 282 millions de personnes, soit un Africain sur cinq, étaient sous-alimentées en 2022, 57 millions de plus qu’au début de la pandémie de Covid-19. Face à ces chiffres alarmants, on se demande si la Déclaration de Malabo, adoptée en 2014 par l’Union africaine pour éradiquer la faim d’ici 2025, n’est pas restée lettre morte ?

Systèmes alimentaires fragilisés


L’agriculture africaine reste essentiellement familiale sans opportunité de financement
L’agriculture africaine reste essentiellement familiale sans opportunité de financement

Si la situation structurelle des économies africaines est ancienne et littéralement inchangé pour l’agriculture, les crises géopolitiques récentes ont fonctionné comme des accélérateurs. La guerre en Ukraine, déclenchée en 2022, avait déjà mis en évidence la vulnérabilité des pays africains aux chocs extérieurs sur le marché mondial des céréales et des engrais. Le conflit au Moyen-Orient est venu accentuer cette exposition : les engrais azotés, fortement dépendants du gaz naturel, ont subi des tensions d’approvisionnement majeures. Une hausse des prix estimée à près de 50 % a aggravé la situation des agriculteurs africains déjà très dépendantes des importations d’intrants.

La Banque mondiale a alerté sur la question logistique dans un rapport publié en mai 2025. La Banque estime qu’en Afrique subsaharienne, les denrées alimentaires parcourent en moyenne 4 000 kilomètres et mettent 23 jours à arriver à destination. Une durée quatre fois plus élevée qu’en Europe qui entraîne des pertes importantes. 37 % des denrées périssables sont perdues avant d’atteindre les consommateurs. Au niveau des infrastructure, seulement dix ports alimentent 89 millions de personnes et vingt points de passage frontaliers en approvisionnent 66 millions dans 35 pays.

Une agriculture sous-financé

Au cœur du problème identifié par FARM+ se trouve le financement. L’agriculture représente environ 20 % du PIB africain et emploie près de la moitié de la population active du continent, mais elle souffre d’un sous-financement chronique. Le déficit de financement du commerce agricole (trade finance) est estimé à plus de 50 milliards de dollars, selon Proparco. Cette lacune est confirmée par le rapport 2024 de la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement) sur le développement économique en Afrique, qui indique que 32 % des entreprises africaines ont cité en 2023 l’accès limité aux outils financiers comme principal obstacle à leur croissance. Les PME qui génèrent 80 % des emplois sont les plus exposées.

La Fondation FARM, dans une conférence de 2024, a pointé une ‘’zone grise’’ particulièrement problématique. Les petites entreprises agroalimentaires peinent à obtenir des prêts entre 10.000 et 50.000 euros, un segment que ni les banques traditionnelles ni les grands fonds d’investissement ne couvrent de manière satisfaisante.

Ce constat rejoint celui de la Ferdi (Fondation pour les études et recherches sur le développement international), qui préconise depuis plusieurs années le recours au blended finance (la combinaison de fonds publics et privés) pour pallier les défaillances du marché dans le financement agricole africain.

Ce que FARM+ apporte concrètement


Le groupe Ecobank et Proparco ont signé un protocole d'accord visant à mobiliser jusqu'à 300 millions d'euros pour soutenir l'agriculture en Afrique
Le groupe Ecobank et Proparco ont signé un protocole d'accord visant à mobiliser jusqu'à 300 millions d'euros pour soutenir l'agriculture en Afrique

La première version de FARM avait permis à Proparco de mobiliser environ 200 millions d'euros par an pour la sécurité alimentaire africaine. FARM+ entend franchir un palier, en s'appuyant sur deux leviers principaux.

Le premier est un partenariat stratégique avec Ecobank, l'un des principaux groupes bancaires panafricains, présent dans plus de trente pays du continent. L’objectif : cofinancer des entreprises agro-industrielles, soutenir les PME et les campagnes agricoles, et développer des mécanismes de partage de risque entre acteurs publics et privés.

Le second levier est inédit : le lancement de l’Africa AgriTrade Coalition, qui réunit seize banques africaines représentant un bilan consolidé d'environ 400 milliards d’euros. Cette coalition vise à développer des instruments de cofinancement et de garantie afin de financer des transactions agricoles de plus grande envergure. Il s’agit d’un rouage essentiel pour sécuriser les approvisionnements dans un contexte de tensions logistiques et géopolitiques persistantes.

Sur la question des engrais, Proparco adopte une approche en deux temps : soutien à court terme à la production locale africaine notamment via IEFCL au Nigeria et développement à plus long terme d’alternatives durables (engrais biologiques, agroécologie, agriculture régénératrice, semences améliorées). Cette bifurcation répond à des appels répétés des institutions internationales : en 2023, lors d'une table ronde à Lomé, la Banque mondiale avait annoncé 1,5 milliard de dollars supplémentaires pour le secteur agricole africain, dont une partie fléchée vers la santé des sols et les alternatives aux engrais de synthèse.

Une initiative française en terrain disputé

L’initiative de Proparco s’inscrit dans un contexte où les grandes puissances se livrent une compétition discrète mais intense pour influencer les politiques agricoles africaines. Entre 2022 et 2025, Proparco déclare avoir engagé plus de 4,6 milliards d’euros en Afrique, soit plus d’un milliard par an. La Banque africaine de développement, de son côté, a promis 30 milliards de dollars lors du Sommet ‘’Nourrir l'Afrique’’ de Dakar en janvier 2023, et a déployé une Facilité d'urgence de 1,5 milliard de dollars pour soutenir 34 pays et 20 millions d’agriculteurs.

Ces engagements massifs traduisent une prise de conscience collective, mais aussi une tension sous-jacente. Des rapports critiques notamment publiés par l’Oakland Institute rappellent que plusieurs initiatives de bailleurs internationaux tendent à favoriser l’agrobusiness industriel au détriment de l'agriculture familiale, qui reste pourtant le socle nourricier du continent. La promesse de FARM+ de soutenir ‘’l'agriculture familiale’’ via les institutions financières locales est donc aussi un signal politique. Paris veut en réalité se différencier d’une approche purement commerciale.

Des objectifs ambitieux, des questions ouvertes


La commercialisation des produits reste un problème majeur sur le continent
La commercialisation des produits reste un problème majeur sur le continent

Si la direction est claire, l'exécution reste à démontrer. L’Africa AgriTrade Coalition est une promesse de coordination bancaire ; sa capacité à réduire concrètement le déficit de 50 milliards de dollars dépendra de la volonté des banques membres à prendre des risques sur des transactions agricoles dans des contextes climatiques et sécuritaires instables. Le rapport 2025 de la FAO souligne en ce sens que les pays les mieux armés pour résister aux chocs alimentaires sont ceux disposant de « filets de sécurité sociale solides » et d’«une coordination efficace entre institutions fiscales ». Il s’agit là de deux dimensions qui vont au-delà du seul périmètre du financement privé.

Début 2025, les décideurs de l’Union africaine s’étaient réengagés sur une nouvelle stratégie décennale dans le cadre du Programme détaillé de développement de l'agriculture africaine (PDDAA), mettant l'accent sur la gouvernance, les plans nationaux d’investissement et la responsabilisation politique. FARM+ devra s’articuler avec ces dynamiques continentales pour ne pas rester une initiative de plus dans un paysage déjà encombré d’engagements non tenus.

Pour Françoise Lombard, directrice générale de Proparco, il faut « renforcer les chaînes de valeur agricoles africaines et soutenir des solutions durables au service de la souveraineté alimentaire ». Une déclaration qui résume l’ambition de la France mais elle ne dissipe pas l’urgence. D’ici 2030, si les tendances actuelles se confirment, l’Afrique concentrera à elle seule l’essentiel de la faim mondiale.