Derrière les émeutes anti-migrants en Afrique du Sud, la machine à désinformer

Derrière les émeutes anti-migrants en Afrique du Sud, la machine à désinformer
De la rue aux écrans : comment la désinformation attise les violences xénophobes

Les violences xénophobes en Afrique du Sud depuis plus d’un mois confirment encore une fois que les tensions et crises modernes ne se limitent plus aux affrontements physiques. Les attaques contre les étrangers en Afrique du Sud se jouent aussi sur les écrans avec son corolaire de photos et vidéos manipulées.

Les attaques visant des migrants africains, notamment originaires du Zimbabwe, du Mozambique, du Nigeria ou du Ghana sont principalement portées et encouragées par deux organisations populistes en Afrique du Sud. La plus ancienne, Operation Dudula, a été fondée à Soweto par l’activiste Nhlanhla "Lux" Dlamini et est devenue un parti politique en 2023. La seconde est March and March, créée en 2025 par l’ancienne animatrice radio Jacinta Ngobese-Zuma. Ces deux groupes accusent l’immigration irrégulière d’aggraver le chômage et l’insécurité.

L’Afrique du Sud affiche un taux de chômage supérieur à 32 % et l'un des indices de criminalité les plus élevés au monde avec un score estimé à environ 74/100. Les migrants africains y sont régulièrement accusés de concurrencer la main-d’œuvre locale. En 2026, des images de migrants battus et violentés ont inondé les réseaux sociaux (ici et ici). La viralité des contenus numériques a donné une nouvelle dimension à cette crise.

Des vidéos sorties de leur contexte, de vieilles photographies d’émeutes datant pour certaines de 2015, 2017 ou 2019 ainsi que de fausses informations sur des supposées tensions diplomatiques ont circulé sur Facebook, TikTok, X et WhatsApp. C’est le cas de ces publications qui prétendent que la Tanzanie a décidé d’expulser les ressortissants Sud-africains en réponse aux violences xénophobes qui ont ciblé des Tanzaniens en Afrique du Sud.

« La présidente tanzanien, Samia Suluhu Hassan, a donné 48 heures aux citoyens sud-africains pour quitter le pays et a ordonné la suspension immédiate de toutes les liaisons aériennes et commerciales avec l'Afrique du Sud » indique cette publication sur X et un autre sur Instagram.

Capture d'écran Facebook effectuée le 19 mai 2026
Capture d'écran Facebook effectuée le 19 mai 2026

Les différentes recherches ont permis à Eburnie Today de confirmer que cette information ne provient pas du gouvernement tanzanien. Aucun média crédible n’en parle et seuls deux sites partagent cette information (ici en français et ici en anglais). Cette prétendue décision de la présidente Samia Suluhu Hassan est fausse. Le Secrétaire permanent du ministère de l’Information, de la Culture, des Arts et des Sports et porte-parole en chef du gouvernement tanzanien l’a d’ailleurs démentie dans cette publication Instagram.

« La présidente de la République-Unie de Tanzanie, S.E. Mme Samia Suluhu Hassan, n’a pas tenu ces propos. Cette déclaration a été inventée de toutes pièces dans le but d’induire le public en erreur et de nuire aux bonnes relations entre la Tanzanie et l’Afrique du Sud. Veuillez ne pas y prêter attention » précise le message partagé sur le compte de Gerson Msigwa, le Secrétaire permanent du ministère de l’Information qui invite le public à ne pas tenir « de cette fausse information ».

Capture d'écran Instagram effectuée le 19 mai 2026
Capture d'écran Instagram effectuée le 19 mai 2026

L’un des mécanismes de désinformation concernant les violences xénophobes en Afrique du Sud réside dans la réutilisation d’images anciennes présentées comme actuelles. L’une de ces images est censée montrer des femmes sud-africaines « mariées à des ressortissants nigérians » manifestant contre les violences xénophobes. La même image est aussi présentée dans cette publication comme étant celle « de femmes zouloues dénonçant la gestion gouvernementale des violences anti-migrants ».

Capture d’écran Facebook effectuée le 19 mai 2026
Capture d’écran Facebook effectuée le 19 mai 2026

A quel évènement renvoie en réalité cette image ? Pour le savoir nous effectuons une recherche d’image inversée qui nous permet de retrouver l’origine de cette photo virale. Dans cet article, la légende précise qu’il s’agit d’une photo de l’AFP (Agence France Presse). La légende qui accompagne la photo est la suivante : « Des membres du mouvement anti-étrangers, baptisé « Opération Dudula », lors d’un rassemblement à Orange Grove, à Johannesburg, le 13 février 2022 ». La photo prise en 2022 par le photographe Guillem Sartorio est aussi présente sur le site AFP forum. Elle n’a donc aucun lien avec les évènements de 2026 en Afrique du Sud.

Capture d'écran AFP Forum effectuée le 19 mai 2026
Capture d'écran AFP Forum effectuée le 19 mai 2026

A travers l’utilisation d’image décontextualisée, la désinformation agit comme un multiplicateur émotionnel. Les actes d’agression contre les migrants, saisies par des photographes au moment précis des faits ont produit des images qui peuvent jouer sur les émotions du public. Lorsque les violences xénophobes éclatent, cette publication relaie une image censée montrer une agression contre des ressortissants Congolais (RDC) en Afrique du Sud.

Capture d’écran Facebook effectuée le 19 mai 2026
Capture d’écran Facebook effectuée le 19 mai 2026

Cette autre image n’a aucun lien avec les violences xénophobes de 2026 en Afrique du Sud et nous pouvons l’affirmer grâce au résultat d’une recherche d’image inversée. Cette technique de vérification réalisée avec Google Image nous a conduit vers une ancienne occurrence de cette image virale. Elle est visible dans cet article du journal français Le Monde qui date de 2015. « Au début de la scène : Emmanuel Sithole (au centre) est attaqué au couteau » détaille la légende de l’image du photographe James Oatway pour le compte des agence REX et SIPA. La photo ne montre donc pas des Congolais agressés en 2026 en Afrique du Sud mais plutôt les violences xénophobes de 2015.

Les violences xénophobes en Afrique du Sud servent de prétexte aux officines de la désinformation pour vendre le faux sur les réseaux sociaux. Les images et vidéos décontextualisées dans un contexte de crise sont de nature entretenir volontairement la peur. La rumeur partagée des milliers de fois produit davantage d’impact qu’une communication officielle. La désinformation ne crée pas seule la haine sociale, mais elle l’organise, la radicalise et la rend explosive.