Affaire Alloui Brou Jacques : le district reconnaît avoir couvert la démolition de Koumassi Campement
Le procureur de la République près le tribunal de première instance d’Abidjan, Oumar Braman Koné a révélé, mercredi, que le gouverneur du district avait admis avoir ordonné les destructions du 3 juin dernier, initialement attribuées à un particulier. Une affaire qui met à nu les zones grises de la gestion foncière dans la capitale économique ivoirienne.
Trois mois après
le rasage express de plusieurs hectares du quartier de Koumassi Campement, l’affaire
prend un tour inattendu. Selon les déclarations faites mercredi par le
procureur du tribunal d’Abidjan, Oumar Braman Koné, ce n’est pas seulement un
homme d’affaires isolé qui se cache derrière l’opération, mais bien l’exécutif
du district lui-même.
Le gouverneur,
Ibrahima Cissé Bacongo, cadre du parti au pouvoir, a reconnu devant les
enquêteurs que les bulldozers avaient été mobilisés « dans le cadre du plan
Orsec », un dispositif normalement réservé à la prévention des
catastrophes, notamment les inondations qui frappent chaque année Abidjan
durant la saison des pluies. Cet aveu rebat les cartes d’un dossier qui, depuis
le mois de juin, tenait en haleine l’opinion ivoirienne.
Un homme, une
vidéo, un quartier rasé
Retour au 3
juin. Ce jour-là, des engins de chantier détruisent en quelques heures environ
250 lots d’habitation répartis sur plus de six hectares. Certaines sources
évoquent même une dizaine d’hectares dans ce quartier populaire du sud d’Abidjan.
Des milliers de riverains se retrouvent sans toit, dormant sous des tentes de
fortune au milieu des gravats.
Contrairement
aux campagnes de « déguerpissement » que le pouvoir ivoirien mène depuis
2023 dans le cadre de sa lutte contre l’habitat insalubre en zone inondable,
cette démolition n’a, en apparence, rien d’officiel. Elle est vite revendiquée
par un particulier : Alloui Brou Jacques.
Ce dernier publie alors une vidéo où il affirme agir en toute légalité, décision de justice à l’appui. L’homme n’est pas un inconnu à Koumassi. Ancien adjoint au maire de la commune chargé du domaine foncier dans les années 1990, il affirme détenir des droits sur une trentaine d’hectares qu’il dit avoir acquis durant son mandat. Il appuie ses dires sur un arrêté qu’il attribue à un ancien secrétaire d’État devenu depuis ministre délégué. Une version aussitôt contestée par le parquet. Pour le procureur Oumar Braman Koné, la décision brandie par M. Brou n’autorisait « aucun droit de démolition ».
Recherché à
partir du 10 juin, l’ancien élu est interpellé une semaine plus tard près de
Grand-Bassam, où il s’était retranché. Il a été inculpé pour troubles à l’ordre
public, diffusion de fausses nouvelles, destruction volontaire d’immeubles et
dégradations de biens appartenant à autrui. Il reste depuis lors en détention.
Un cas qui
n'est pas isolé
L’épisode Alloui
Brou Jacques s’inscrit dans une histoire plus longue. Depuis plusieurs années,
le district d’Abidjan multiplie les opérations de démolition au nom de la
salubrité publique et de la prévention des risques. Une politique qui a
notamment transformé le visage de Koumassi, longtemps considérée comme une
commune difficile avant d’être présentée par les autorités locales comme une
vitrine de modernisation urbaine.
C’est dans ce
contexte de rénovation accélérée, et sur fond de tensions foncières
récurrentes, que la revendication solitaire d’Alloui Brou Jacques avait, dès le
départ, suscité l’incrédulité des Ivoiriens. Comment un seul homme aurait-il pu
mobiliser des bulldozers et la force publique pour raser un quartier entier
sans l’aval des autorités ?
C’est
précisément cette question que l’enquête du procureur semble aujourd’hui
trancher. Les auditions menées par le parquet, qui ont porté sur plusieurs
responsables du district ainsi que sur un député soupçonné d’avoir joué un rôle
dans le dossier, ont fait émerger la responsabilité du gouverneur Cissé
Bacongo. Selon le procureur, l’enquête doit désormais déterminer si le plan ORSEC
pouvait légalement justifier une telle opération, et évaluer le degré d’implication
de chacun.
En parallèle, la
Haute Autorité pour la bonne gouvernance a annoncé sa propre collecte d’informations,
s’interrogeant notamment sur la manière dont un ancien élu municipal avait pu s’approprier,
à titre personnel, une surface représentant une part significative d’un territoire
communal. L’enquête se poursuit, tandis que Jacques Alloui Brou demeure, pour l’heure,
le seul protagoniste de cette affaire à être derrière les barreaux.