Le régime Ouattara aux portes de TV5 : un pas de plus vers une influence médiatique
Officiellement c’est la Côte d’Ivoire qui fait acte de candidature à la gouvernance de TV5Monde. Officieusement, c’est le régime d’Alassane Ouattara qui pousse sa démarche d’influence médiatique à l’international. Cette présence aux portes de TV5Monde ne constitue pas une action isolée. Elle s’inscrit dans une séquence plus large où le pouvoir d’Alassane Ouattara a construit depuis plus de trente ans. S’assurer un solide maillage sur les médias privés ivoiriens, avant de chercher à peser sur des titres francophones basés à Paris.
C’est une lettre discrète, adressée
mi-septembre à Berne, qui vient relancer un débat que beaucoup espéraient voir
se refermer sans trop de bruit. Le courrier était adressé au gouvernement de la
Suisse qui assure la présidence tournante des six actionnaires historiques de TV5Monde. Dans cette missive, le ministre
ivoirien de la communication Amadou Coulibaly, confirme l’intérêt de la Côte d’Ivoire
de rejoindre la gouvernance de la chaîne francophone. Argument de poids mis sur
la table au-delà des aspects financiers qu’une telle démarche peut engendrer, « souscrire
à la charte
éditoriale et déontologique de TV5 Monde ».
Le régime d’Alassane Ouattara veut
pousser la Côte d’Ivoire à devenir le premier pays d’Afrique subsaharienne à s’engager
formellement dans ce parcours d’adhésion, emboîtant le pas au Maroc qui avait
pris un engagement comparable en mai 2026. Sur le papier, l’affaire s’inscrit
dans une logique bien huilée. Lancé en 2025 par les six gouvernements bailleurs
(France, Belgique francophone, Canada, Québec, Monaco et Suisse), ce chantier d’ouverture
doit permettre à des États membres de l’Organisation internationale de la
Francophonie de siéger, à terme, au conseil d’administration d’un réseau qui
touche plus de 400 millions de foyers dans le monde.
Le communiqué diffusé par TV5 Monde évoque
un « espace audiovisuel partagé », fidèle aux « valeurs essentielles
» de sa charte. Cette charte souligne en lettres capitales le pluralisme, l’indépendance
éditoriale et la rigueur journalistique. Comme la RTS ou la RTBF, la
Radiodiffusion télévision ivoirienne (RTI) en cas d’accord sera pressentie pour
devenir l’un des diffuseurs publics partenaires du réseau. Cela signifie concrètement
des perspectives de coproduction sur les dix chaînes linéaires et sur la
plateforme TV5 Monde+. Mais est-ce réellement pour les beaux yeux des Ivoiriens
que le régime d’Alassane Ouattara lorgne sur le board de TV5 Monde ?
Alassane Ouattara comme Vincent Bolloré ?
Pour comprendre les réticences et inquiétudes
que suscite cette candidature, il faut d’abord regarder ce qui s’est joué ces
trente dernières années à l’intérieur des frontières ivoiriennes autour de la personne
d’Alassane Ouattara. Bien avant que son mari n’accède à la présidence,
Dominique Ouattara avait pris pied dans les médias en prenant le contrôle de
Radio Nostalgie. Cette radio est devenue l’une des stations privées les plus
écoutées de la sous-région. L’entreprise qui l’exploite aujourd’hui, Sorano-CI,
est présidée par le fils de Dominique Ouattara : Loïc Folloroux.
Lorsque le paysage audiovisuel ivoirien s’est
ouvert à la concurrence privée avec l’arrivée de la TNT à partir de 2016, les
licences de télévision se sont retrouvées étrangement aux
mains de proches du clan Ouattara. La Nouvelle Chaîne Ivoirienne (NCI) est
lancée avec pour actionnaire principal Loïc
Folloroux, le ‘beau-fils’ de Monsieur Ouattara. Fabrice
Sawegnon, un communicant réputé proche du pouvoir et concepteur des
campagnes électorales d’Alassane Ouattara a lancé Life TV. La dernière chaîne
privée (7info) est propriété de de Jean-Philippe
Kaboré entrepreneur ivoiro-burkinabè et fils d’Henriette Dagri Diabaté, une
fidèle d’Alassane Ouattara. Ces trois chaînes, de l’avis des Ivoiriens,
contribuent à forger la mentalité de la pensée unique. Les débats y sont
politiquement orientés et les voix jugés critiques sont très vite écartées des
plateaux. Le vent de la libéralisation a soufflé mais avec une forte odeur de
déjà vue : des chaînes nationales bis comme du temps du parti unique.
Sur le segment de la presse écrite, le
groupe Mayama Éditions, éditeur historique du quotidien Le Patriote,
reste depuis sa création en 1991 par Hamed
Bakayoko, étroitement identifié au parti au pouvoir. Plusieurs autres
médias en ligne lancé par des journalistes ou chroniqueurs revendiquent
ouvertement leur soutien au régime Ouattara. A cela s’ajoute la Radiodiffusion
télévision ivoirienne (RTI) elle-même, dont RSF souligne régulièrement la
proximité avec l’exécutif. Un tableau qui, sans dresser un inventaire exhaustif
de l’ensemble de l’actionnariat médiatique ivoirien, donne la mesure de l’attention
que le pouvoir en place porte, de longue date, aux organes d’information à
forte audience.
« Quand on ne supporte pas la
critique on s’arrange à l’étouffer » indique un analyste politique. Et
la meilleure manière de le faire c’est de racheter des médias où influencer
leur contenu en faisant son entrée dans le conseil d’administration. Cette volonté
d’Alassane Ouattara d’influence les médias ne s’est pas arrêtée aux frontières
ivoiriens. Dès janvier 2023, le site d’investigation (La
Lettre) révélait que l’arrivée de nouveaux actionnaires au capital de Jeune Afrique Media Group
portait la marque du pouvoir ivoirien en coulisses.
Sans que l’opération n’ait jamais été
présentée comme telle par les intéressés, cette enquête posait déjà la question
de savoir si un exécutif africain cherchait, par des voies indirectes, à s’assurer
une influence sur la ligne d’un média de référence ? Pour rappel, les
parutions de Jeune Afrique Media Group sont lues par les décideurs du continent
et de la diaspora bien au-delà des frontières ivoiriennes. Trois ans plus tard,
la démarche engagée à TV5Monde, cette fois totalement assumée et publique,
invite à relire cet épisode comme une étape supplémentaire d’une même logique. Le
régime d’Alassane Outtara après avoir consolidé son emprise sur les médias
privés nationaux, cherche désormais à s’approcher des grands titres et réseaux
francophones basés à Paris. Et dans ce calcul purement politique tout est bon à
prendre, qu’il s’agisse d’un actionnariat privé comme avec Jeune Afrique ou d’une
gouvernance institutionnelle comme avec TV5Monde.
Un prédateur de la presse aux portes de
TV5Monde ?
Cette question n’a rien de nouveau pour Reporters
sans frontières. TV5Monde est allée toquer à la porte de régime répressif
et très mal logé dans le Classement mondial de la liberté de la presse de RSF.
Les sept pays africains courtisés par la chaîne francophone dont la Côte d’Ivoire, le
Cameroun, le Gabon ou la République démocratique du Congo (RDC) sont loin d’être
des pays où le respect des valeurs de la charte de TV5Monde a une quelconque
importance. Du Roi soleil de la lagune Ebrié au Mokonzi mobali de la RDC en
passant par le maréchal de la Pointe-Denis, tous sont abonnés à une politique
de contrôle de la presse.
Incapables de garantir la liberté dans les
limites de leurs propres frontières, la volonté de ces régimes est ailleurs :
avoir un levier d’influence à l’international et l’argent n’est pas un problème
pour atteindre cet objectif. Une contribution annuelle de 600.000 euros (≈ 400
millions F CFA) pour un siège tournant et jusqu’à 4,2 millions d’euros (≈2,7 milliards
F CFA) pour un siège permanent n’est pas un souci pour le régime d’Alassane
Ouattara. Le président ivoirien est bien habitué de conjugueur sa gestion en
milliards de francs CFA…mais l’inquiétude est d’ordre éthique et déontologique.
Mis bout à bout, le maillage constitué sur la presse et l’audiovisuel
ivoiriens, l’épisode Jeune Afrique et la candidature à TV5Monde dessinent une
même méthode : celle d’un pouvoir habitué, sur son propre sol comme à l’étranger,
à préférer l’entrisme capitalistique et institutionnel à la confrontation
ouverte avec des médias indépendants.
Le responsable du bureau investigation
de RSF, Arnaud Froger, a estimé que solliciter des régimes au passif répressif
soulevait des inquiétudes légitimes quant au futur de l’information sur cette
chaîne publique. Des journalistes de la chaîne, cités anonymement, redoutaient
une aggravation
des pressions déjà subies sur le terrain, voire une forme d’autocensure,
dès lors que des chaînes publiques nationales seraient appelées à alimenter l’antenne
commune. Quels garde-fous seront réellement opposables à un actionnaire
siégeant au conseil d’administration d’un média, si sa ligne éditoriale venait
un jour à déranger le pouvoir qui le finance ?
Le PDG de TV5MONDE, Yves Bigot, avait pour
sa part assuré que les pays candidats n’entreraient qu’à condition de se
conformer aux standards existants. Cette promesse n’a, depuis, fait l’objet d’aucune
publication détaillée des mécanismes concrets censés la garantir.